Shinbaï, le Vol de l'âme, 2009

composition pour Madame Seiho Okudaira, maître Ikebana et Emmanuelle Huynh, danseuse

Shinbaï Le Vol de l'âme est le prolongement d’un travail entamé par Emmanuelle Huynh en 2001 sur les processus de fabrication et les logiques d’invention dans des champs autres que celui de la danse. C’est avec la rencontre de Madame Okudaira, maîtresse ikebana pratiquant un arrangement floral qui se situe du côté des arts visuels performés, que cette démarche a pu se concrétiser vers la création d’un duo avec elle.

"Je souhaite mettre en scène Madame Okudaira et moi-même, à « égalité » sur le plateau, dans un dispositif d’arrangement où fleurs, mais autres objets également, sont manipulés par nous deux et où nos corps font partie intégrante de l’image construite. 
L’arrangement floral est une métaphore du monde. Celui que nous produirons sur scène, et qui constituera la performance, sera pensé comme un bouquet géant, produit dans une certaine mesure dans la logique de l’ikebana et travaillé avec les ressources et exigences du plateau scénique."

 

conception Emmanuelle Huynh
ikebana Madame Seiho Okudaira
conception scénographique, animation et costumes Nadia Lauro
design sonore Matthieu Doze
lumière Yannick Fouasssier
réalisation de l'animation Romain Guillet
réalisation des costumes Michèle Amet
assistante Fanny de Chaillé
traduction durant les répétitions Nanaé Yuyama
collaboration Emmanuelle de Montgazon et Patrick Devos

Durée : 60 minutes

Production Compagnie Múa, coproduction Centre national de danse contemporaine Angers, Fondation d'entreprise Hermès, Institut franco-japonais de Tokyo et Festival d’Automne à Paris.
Production déléguée Japon : Superposition
Remerciements à Kozo Fujimoto et Tokyo Gallery

Shinbaï, le Vol de l’âme bénéficie de l’aide de la Fondation du Japon, de Culturesfrance, du ministère de la Culture et de la Communication - Drac Pays de la Loire, de la région Pays de la Loire, du département de Maine et Loire, de la ville d’Angers, de Château de Versailles Spectacles, de Asahi Beer Arts foundation, All Nippon Airways, de Shisheido.
Ce projet fut initié lors de la résidence d’Emmanuelle Huynh en 2001 à la Villa Kujoyama à Kyoto.

Création au CNDC Angers / au Quai, forum des arts vivants

Entretien avec Emmanuelle Huynh, par Emmanuelle de Montgazon, productrice déléguée pour le Japon sur le projet Shinbaï, le vol de l’âme

Emmanuelle, vous êtes franco-vietnamienne d’origine et vous dites volontiers avoir une attraction particulière pour le Japon. Que diriez-vous de cette part d’Asie qui est en vous ?
En 1994, je suis partie au Vietnam pour la première fois grâce à une bourse. À mon retour, j’ai créé Múa, un solo qui a posé la question identitaire beaucoup plus globalement que l’idée de la double appartenance culturelle. J’ai décidé de répondre à cette question en choisissant de ne pas définir les contours. En quelque sorte, le Japon représente cette altérité nécessaire à ce que je suis, l’endroit où je me reconnais et auquel je n’appartiens pas, l’endroit de tous les possibles avec ses codes, ses rituels, ses contradictions et ses espaces-temps singuliers et ouverts.

C’est peut-être juste de dire que j’ai une part d’Asie, une part à l’Est d’un centre qui n’existe pas. Ma dernière pièce, Cribles, reprend ces signes et codes dans une sorte de ritualisation qui crée sa propre forme.

Ce désir vous emmène en 2001 à la Villa Kujoyama. Que souhaitiez-vous y faire et qu’y avez-vous finalement trouvé ?
Lorsque je suis arrivée au Japon, j’expérimentais la rencontre entre la danse, d’autres pratiques artistiques et d’autres champs de recherche pure, des sciences à la philosophie. Je venais de créer Distribution en cours avec Thierry Foglizzo, astrophysicien qui performait ses dernières recherches concernant les trous noirs pendant que nous dansions. Je cherchais la relation qui pouvait exister entre des éléments hétérogènes et comment je pouvais créer les conditions d’une rencontre des processus de travail. Je suis venue confronter cette idée à des pratiques spécifiques au Japon, corporatistes, ancestrales et apparemment totalement hermétiques. J’ai pu travailler avec un maître charpentier, un chef cuisinier, un maître Ikebana. J’ai éprouvé, non sans mal, cette question de la collaboration, qui est centrale dans ma démarche. J’y ai surtout appris une autre conception du temps et de la relation humaine. Je n’y ai rien réalisé à ce moment-là mais ces phases d’expérimentations, de confrontations des gestes et des pratiques, ont nourri ma démarche. Depuis ce moment, j’ai gardé un lien avec le Japon qui se déploie à la fois sur une recherche artistique et pédagogique. J’ai donc conçu – avec Kosei Sakamoto du « Hot summer festival » à Kyoto – un projet appelé « Amanohashidate » qui nous permet de développer échanges d’étudiants, formation, transmission et création de pièces chorégraphiques sur plusieurs années. Monster Project créé entre Kosei et moi en avril 2008, connaît un beau succès et sera à nouveau en France pendant le Festival d’Automne cette année à la Maison de la Culture du Japon à Paris, puis au Lieu Unique à Nantes et au Grand R à La Roche-sur-Yon. Je partage aussi l’expérience de ma rencontre avec les artistes japonais. Ainsi Akira Kasai et Ko Murobushi sont-ils venus enseigner au CNDC et présenter des œuvres qui ont fortement marqué les élèves en formation.

Vous avez entamé un projet complexe et fascinant fondé sur la rencontre avec Madame Okudaira, maître Ikebana, pouvez-vous nous en parler ?
Après mon retour de la Villa Kujoyama, je n’ai pas pu poursuivre ce travail de collaboration jusqu’à ce que Kozo Fujimoto, directeur de communication de la Maison Hermès à Tokyo et vous-même me proposiez de rencontrer Madame Okudaira en avril 2008 à Tokyo. Maître Ikebana, élève de Maître Okada, elle développe une recherche autour de la source de l’art floral et souhaite retrouver le sens originel  de cet art lié au bouddhisme. Mon projet  est intervenu comme une possibilité pour elle d’expérimentation de ces notions. Le titre de la pièce  est Shinbaï, le vol de l’âme, et fait référence à une pièce de kyõgen que Madame Okudaira m’a transmise – où un serviteur et son maître essaient de s’approprier le branchage d’un paysan, celui-ci étant sensé être l’élément parfait de « l’âme » d’un bouquet. Lorsque l’on sait que l’intention et la mise en condition  déterminent  l’acte définitif et son intensité, on comprend comment cela rejoint mes propres recherches en danse. Shinbaï doit être cet endroit où l’expérience de la rencontre permet un acte créateur unique et à quatre mains, où les rôles sont mobiles et se redéfinissent autour d’un axe central, l’arrangement de la scène comme bouquet.

Comment procédez-vous pour y arriver ?
Nous nous sommes rencontrées en mars 2008 et nous nous sommes « présentées artistiquement ». Puis nous avons commencé des sessions d’échanges basés sur la méthode de l’appel/réponse. Nous partons de l’objectif du bouquet et à l’aide d’objets que nous avons apportés l’une et l’autre, nous construisons notre relation dans le temps et l’espace, sorte de dialogue où nous échangeons nos places, où nous éprouvons et inversons les places de maîtres et d’assistants pour tirer le fil dramaturgique de la pièce. Le dispositif scénique est conçu par Nadia Lauro comme le vase accueillant l’Ikebana géant qui se déploie sur la surface scénique. La chorégraphie va venir tirer le fil dramaturgique de l’ensemble de ces éléments.

 

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